DISCOURS DE SOUTENANCE DE THÈSE

Discours de ma soutenance de thèse, prononcé à l'université Rennes 2 le mercredi 27 janvier 2016, devant un jury composé de :

- Nicolas THÉLY, Professeur, Université Rennes 2 / directeur de thèse
- Pierre-Damien HUYGHE, Professeur, Université Paris 1 / président du jury
- Michel LALLEMENT, Professeur, Conservatoire national des arts et métiers
- Pascal PLANTARD, Professeur, Université Rennes 2
- Amélie TURET, Chargée de mission à l’Agence du numérique, Ministère de l’Économie, de l’Industrie et du Numérique 

          Monsieur le président,
          Madame, 
messieurs les membres du jury,
 
          Je tiens tout d’abord à vous remercier de l’intérêt que vous avez bien voulu porter à mon travail, en prenant part à ce jury et en me permettant de soutenir devant vous, avec enthousiasme, cette thèse de doctorat. Je tiens aussi à remercier tous ceux qui m’ont fait l’amitié de venir assister à cette soutenance.
Ma présentation va se dérouler en trois temps. Tout d’abord, je souhaite revenir sur les spécificités méthodologiques de ma thèse et sur la façon dont je me suis engagée dans cette recherche. Ensuite, je m’arrêterai sur les points clés de ce travail, notamment sur la notion de design diffus. Enfin, je terminerai par quelques pistes de réflexion qui restent ouvertes et que je souhaite partager avec vous.


          1/ Choix du sujet et méthode

          En mars 2012, j’ai poussé pour la première fois la porte d’un FabLab. C’était à Gennevilliers, au FacLab, pour un hackaton à l’ouverture de cet atelier. Dans les différentes pièces, on trouvait à ce moment-là encore assez peu d’équipement. Comme le FacLab est installé dans les locaux de l’Université de Cergy-Pontoise, les salles portaient encore la trace de leur fonction première et des paillasses et tables de cours étaient sagement installées en ligne. Au milieu de tout ça, quelques chaises et tables mobiles étaient dispersées, dans un joyeux désordre. Cet aménagement improvisé se superposait à l’ordre classique de la salle de classe. Une quinzaine de personnes étaient en train de faire connaissance et imaginaient des projets communs, selon les règles du jeu de cette journée.
Sur un tabouret, les parties d’une imprimante 3D encore en construction étaient enchevêtrées. Dans cette scène se tiennent plusieurs éléments qui m’ont poussée, quelques mois plus tard, à proposer un projet de doctorat sur la fabrication numérique personnelle et les FabLabs :
- l’idée d’une remise en cause d’un apprentissage classique vertical,
- la place laissée à l’expérimentation technique et matérielle,
- l’importance accordée à une autre forme d’organisation en commun
- et la dimension de mise en projet et d’invention collective.

          Je présente donc aujourd’hui une thèse « en design », inscrite en esthétique. L’esthétique est un ancrage pertinent pour mon étude, puisque c’est un champ de recherche ouvert à l’étude de toutes les formes de création, officielles ou vernaculaires. L’une des grandes difficultés d’une recherche « en design » tient notamment à la distinction entre une recherche par la pratique, dans le projet et dans l’action, et une recherche fondée sur la construction théorique et scientifique. Selon les distinctions proposées par Daniel Fallman, ma thèse relève plus des design studies que d’une recherche pratique. Elle a l’ambition de contribuer à la connaissance académique du design en tant que discipline. Il s’agit pour moi de regarder au plus près, à la loupe, les méthodes, les processus et les activités qui prennent place au cœur des FabLabs, des makerspaces et des hackerspaces. Mon objectif est d’établir la manière dont ils frôlent ou absorbent les méthodes et processus historiquement associés au design.
Ma recherche est surtout interdisciplinaire, ou péridiscipline. Elle est construite à la croisée de méthodes et d’outils théoriques empruntés à l’ethnographie, à la sociologie du travail et des mondes artistiques, à l’histoire et à la philosophie de l’art, du design et des techniques. Ma thèse est le résultat d’un assemblage qui croise les données de première main que j’ai collectées au fil de trois années de travail et les ancrages théoriques et historiques sur lesquels je m’appuie.

          Pour constituer un observatoire fidèle d’un mouvement encore émergent, j’ai beaucoup voyagé et accordé une grande importance à l’étude de terrain. Dans ce Grand Tour, mon engagement personnel a occupé une place que je n’avais pas toujours anticipée. La distance critique face à mon sujet, que j’ai tâchée de garder tout en acceptant le jeu de la « participation » à l’élan du réseau, a souvent été une question délicate. Tout au long de ma thèse, j’ai voulu rendre compte de la richesse des discours qui animent le mouvement maker, en veillant à tirer et à discuter les fils historiques et théoriques de ces pratiques. J’ai souhaité ne pas céder aux sirènes technophiles ni aux appels militants des acteurs de mon sujet. Tout au long de mes explorations, j’ai toujours tenu mon rôle de jeune chercheuse critique, même si j’ai souvent mis ma recherche à la disposition de mes informateurs. Certainement, mes publications ont pu servir à rendre visibles ou à faire la promotion indirecte de certains FabLabs, mais je n’ai jamais cherché à moi-même prendre parti.

          2/ Problématiques et points clés de ce travail (plan de la thèse)

          Pour le deuxième moment de mon exposé, je vais m’arrêter sur quelques points clés de ma thèse. La première partie, « Expériences », présente les conditions de mon immersion dans le monde des makers et hackers et s’appuie sur mes expériences concrètes du terrain. En tant que designer « en recherche », ma fréquentation d’espaces dédiés à la fabrication et à la création a été l’occasion d’éprouver les limites des stratégies d’observation participante. J’ai ainsi exploré les possibilités d’un contact avec le terrain par le dessin, technique de description et d’immersion qui m’a accompagnée pendant toute la durée de mes recherches. De nombreuses pages de mes carnets de terrain sont donc reproduites dans ma thèse, en complément de mes photographies et des documents collectés. Pour comprendre les idéaux et les promesses portées par le mouvement maker, j’ai souhaité retracer deux origines complémentaires, qui ont nourri les discours et pratiques de ceux que j’ai pu rencontrer pour mes recherches. Le premier fil prend ses racines dans la contre-culture américaine, sur la côte Ouest des États-Unis, dans la région de San Francisco autour des années 70. L’autre écheveau trouve sa source sur la côte Est des États-Unis, au cœur des laboratoires du MIT à Boston. Les FabLabs sont une incarnation désormais très médiatisée d’une volonté de pousser l’innovation « hors des murs du MIT », vers des territoires tantôt ruraux, tantôt urbains, dont les populations ne sont pas nécessairement familiarisées avec les outils du numérique. De la Norvège jusqu’à l’Inde, en passant par les quartiers populaires de Boston, on peut étudier diverses formes du projet FabLabs. Elles révèlent pour chacune les difficiles incarnations des promesses et des héritages que j’ai identifiés. En m’arrêtant sur l’histoire de deux FabLabs pionniers, le MIT-FabLab Norway et le SETC de Boston, je montre comment le mouvement des FabLabs se dissout dans un ensemble protéiforme de « makerspaces » tous différents. Cela révèle la nécessité d’une appropriation et d’un détournement des chartes définies pour ces espaces. C’est dans ce sens que je prolonge ma réflexion par l’examen d’un travail dit « pour soi », pour le plaisir, en opposition à une production et à une consommation de masse. Le hackerspace Noisebridge à San Francisco me sert de cas d’étude pour examiner l’incarnation de l’éthique hacker, sous une forme qui se rapproche d’une expérimentation sociale plus que d’une nouvelle formule de production.
L’un des principaux défis de ma recherche a été de rapprocher et de tisser ensemble des discours militants, des propositions plus théoriques et des manifestes historiques. La Nouvelle Fabrique à Paris est un second cas d’étude qui m’a justement permis d’examiner la façon dont les discours hérités des Arts and Crafts sont remis en jeu pour proposer de nouveaux rôles pour le designer.

          Dans la deuxième partie de ma thèse, intitulée « Ouvert/fermé », je cherche à identifier les traces du design sur mes différents terrains. Il se présente sous les contours de l’open design et du design participatif. Ces deux formules sont en vogue et font écran, mais elles renvoient néanmoins à des fils historiques qui remettent à jour les notions d’ouverture, de parure, de dévoilement, de vérité et de simplification. Le cas emblématique d’Arduino me permet d’apporter des éléments concrets pour saisir la manière dont le design s’immisce dans les avancées de la fabrication numérique personnelle. Toujours dans cet effort de m’attacher à des textes fondateurs de ma discipline, j’examine ensuite la notion de standard. J’étudie la façon dont une production sur mesure et à la demande, diffuse un design qui ne dépend plus d’aucun standard uniforme. Il en résulte des objets singuliers, conçus selon les désirs des utilisateurs. Un détour historique me permet de diagnostiquer les difficultés de la tâche du designer dans ce contexte contemporain, en examinant à nouveaux frais l’exigence morale et esthétique qui a pu justifier le standard dans la pratique du design. Je m’appuie sur le projet OpenStructures, une tentative d’open design qui peut incarner le paradoxe contemporain d’un « standard ouvert ».

          Je décris dans ma troisième partie les ambitions des défenseurs du mouvement maker et la façon dont la production, envisagée comme autonome et démocratique, entre en conflit avec les conceptions classiques du capitalisme marchand. Dans cette partie, je me concentre sur l’impression 3D, technique emblématique du mouvement maker, dont les usages professionnels ou au sein des grands laboratoires de recherche dépassent de loin les possibilités offertes aujourd’hui au « grand public ». Je m’attarde sur les imprimantes à dépôt de fil chaud comme la RepRap, qui sont présentes dans tous les makerspaces et font l’objet d’un développement par des communautés d’amateurs. Je défends dans cette partie la notion de réparation face à la réplication, afin de dépasser la fascination qui accompagne encore souvent l’usage de ces machines.

          Dans les makerspaces où j’ai passé du temps, il était finalement assez peu question de design. Cela m’a beaucoup étonnée au commencement de mes recherches. Ce constat a déterminé les pistes de réflexion que je soulève dans le dernier volet de ma thèse. En m’appuyant sur le travail de Pascal Nicolas-Le Strat sur la créativité diffuse, j’ai proposé dans ma troisième partie de penser la naissance des pratiques du mouvement maker selon les logiques d’un design diffus. C’est là l’hypothèse principale qui détermine ma recherche. Ce design est décrit comme « ouvert », participatif, distribué, méta-design, co-design, ou design non standard. Il se cache dans les replis des pratiques non qualifiées de makers, bricoleurs, designers ou inventeurs passionnés. Ils ne sont plus les experts habituels, mais ils s’inscrivent toutefois dans des débats économiques, éthiques et esthétiques qui sont au fondement du design en tant que discipline. En proposant de parler de design diffus, je cherche à rassembler et à dépasser les pratiques indisciplinées ou triviales rencontrées dans les makerspaces. Ces pratiques sont susceptibles de subvertir ou bousculer les frontières du design, en empruntant ou renversant certaines manières de faire qui lui sont propres. La métaphore botanique du rejet, que je développe dans le dernier chapitre de ma dernière partie, me tient à cœur. Il s’agit d’interroger les limites sensibles du design officiel. Le design diffus n’est pas une greffe de nouvelles manières de faire sur un socle de pratiques existantes bien identifiées, mais plutôt un rejet, c’est-à-dire une nouvelle pousse. Les rejets d’une plante a des racines communes au plant initial. Il ne s’agit pas d’une ramification, ni d’une extension, mais bien de nouvelles pousses sorties de terre à d’autres points d’un même réseau. Le design « ouvert », tel qu’il est envisagé par les acteurs du mouvement maker, implique d’entrer dans des logiques d’autoproduction. Cela engage un changement de taille, d’échelle, et de rapport aux machines. Le diagnostic que j’ai tenté de proposer avec la notion de design diffus est lui aussi un principe encore ouvert et discutable. Il est loin d’être un paradigme figé. Les herbes folles du design diffus forment une configuration qui implique, néanmoins, à différents degrés :
- de se situer dans un changement d’échelle et hors du marché de masse,
- d’agir aux frontières de l’industrie capitaliste, hors de son secret,
- de revendiquer un design sans apparat, qui ouvre des possibilités de manipulation,
- de chercher à faire mieux avec les technologies existantes pour les authentifier. Je reprends cette expression à Pierre-Damien Huyghe.


          3/ Et après ?

          Je vais terminer ma présentation par quelques pistes de réflexion que je souhaite partager avec vous. Elles concernent la possibilité d’une recherche ouverte dite « en open source ». Le premier résultat de mes nombreuses explorations a été publié en 2015 par les éditions Eyrolles. C’est le livre FabLabs, etc. L’élaboration de cet ouvrage, en collaboration avec Laurent Ricard, a été l’occasion de synthétiser une grande part des matériaux et entretiens déjà accumulés lors de mes deux premières années de terrain. L’écriture de ce livre a constitué un exercice de vulgarisation. En parallèle de ma thèse, de la publication d’articles scientifiques et de la participation à des colloques ou séminaires, j’ai aussi publié de nombreux articles dans la presse grand public. J’ai également eu l’occasion de donner plusieurs conférences ou de participer à quelques tables rondes, face à des auditoires plus ou moins avertis. Pendant ces trois ans, j’ai souhaité rendre mes recherches accessibles, au-delà du monde académique. C’est dans ce même objectif que j’ai travaillé pendant un an avec une équipe de réalisation et avec le soutien du CNC à l'écriture une série de courts films documentaires pour Arte Creative. Ils présentent les travaux d’une quinzaine d’artistes qui travaillent avec les technologies de fabrication numérique et seront diffusés au printemps prochain sur Internet.

          À la fin de ma thèse, j’ai assemblé de nombreuses annexes. Ces documents sont des états intermédiaires de mes recherches. Page 424, j’ai notamment publié un texte sur le design critique et le design spéculatif mis au service d’une expérience pédagogique que j’ai menée à l’Ensci en novembre 2014. Dans ce texte, je brosse quelques enjeux et limites de la recherche « par le projet », puis je présente les outils mis en place et les premiers résultats. Je n’ai pas souhaité inclure ce passage dans ma thèse elle-même car selon moi l’ensemble du dispositif imaginé avec les étudiants reste très discutable et perfectible. C’est une piste non explorée pleinement, une sorte de cul-de-sac dans la thèse.

          Sur mon blog, j’ai eu à cœur de mettre à découvert le récit de ma thèse. Je n’ai pas publié d’extraits de mon texte, mais l’ensemble de mes expériences et visites a été exposé. J’ai publié les croquis et des extraits de mes carnets de terrain. La genèse de ma thèse restera donc en ligne. Dans ma conclusion, j’aborde la question de la possibilité d’une recherche en open source. Cette vision ouverte de la recherche académique et de l’exposition des processus de « fabrication » de la recherche s’impose à moi à nouveau maintenant que ma thèse est finie, illustrée et reliée.

          Des pratiques hétérogènes ou buissonnières poussent hors des normes, dans les interstices du tissu social, pédagogique, politique ou créatif dominant. Elles sont appelées à trouver leur place dans des institutions les plus officielles de la société. J’en donne à présent quelques exemples. À la suite des attentats du 13 novembre, un hackaton a ainsi été organisé par la Ville de Paris et la Préfecture pour concevoir et développer des solutions de prévention, d’alerte et de gestion des crises. Demain, le 28 janvier 2016, le secrétariat d’état chargé du numérique doit attribuer la labellisation « grande école du numérique » à une centaine d’établissements et de formations dans ce domaine, qui ne sont pas toutes rattachées aux institutions classiques.
La fabrication numérique et les FabLabs sont des sujets vibrants et mouvants, qui rencontrent donc des intérêts aussi larges que la politique, l’environnement, la pédagogie, le design. L’accès ouvert aux textes qui permettent la connaissance et l’état des lieux des questions qui s’y rattachent semble être une question encore plus sensible. Je me consacrerai pour la suite de mes recherches à la clarification, à l’accessibilité et à la traduction de ma recherche.

Je vous remercie de votre attention.
 
Camille Bosqué