WORKSHOP FUTURIBLES

En novembre 2014, avec pour objectif de mettre en application des méthodes de recherche empruntées au design spéculatif, j’ai organisé à l’Ensci-Les Ateliers une semaine de workshop avec les étudiants du département design de l’Ens Cachan, de Parsons Paris School of Art & Design et de l’Ensci. J’ai élaboré avec mon collègue Axel Lagnau quatre scénarios possibles pour engager les étudiants dans un questionnement collectif sur les visions possibles ou plausibles du futur de la fabrication numérique. Axel Lagnau est doctorant en sciences sociales, ses recherches portent sur la fabrication additive.

L’objectif est ici de présenter les intentions de notre travail, les hypothèses, et quelques résultats. Ils sont une première ébauche d’une recherche encore en cours. L’enjeu est finalement double, puisqu’il s’agit de tester une hypothèse méthodologique qui met en jeu le critical design ou le design spéculatif comme outils de recherche sur le sujet de la fabrication numérique personnelle. Notre objectif est également de proposer quatre « scénarios » qui pourront être discutés, repris ou débattus dans d’autres travaux. Pendant deux ans, nous avons accumulé et analysé des données empiriques sur le développement de la fabrication numérique personnelle et de l’impression 3D. Le workshop proposé à l’Ensci-Les Ateliers en novembre 2014 s'appuie donc sur les phénomènes socio-techniques complexes qui sont en jeu, aussi bien dans les grands laboratoires de recherche médicale ou en biologie que dans les garages, caves et autres ateliers partagés du mouvement maker. Il s’agit de croiser le développement de l’impression 3D open source avec les succès technologiques les plus pointus, qui peuvent concerner l’impression de tissus vivants ou de matériaux à gradients fonctionnels. Alors qu’il est tentant de considérer l’impression 3D comme un seul et même tournant technologique, elle touche en réalité différents acteurs, différents domaines et enjeux d’applications. Ceux-ci rejoignent autant le bioprinting que la fabrication distribuée, la fabrication personnelle, ou la programmation de matière programmable. Toutes ces trajectoires ont composé le terrain de jeu de notre exploration collective des applications et implications de la fabrication additive.

L’impression 3D est très à la mode. Les quatre scénarios proposés visent à éviter les réponses trop éloignées et délirantes, mais aussi les prototypes trop réalistes et limités. Pour garantir le cadre d’une spéculation contrôlée, nous avons bien entendu sensibilisé les étudiants à l’état actuel des développements de l’impression 3D et de la fabrication numérique. Nous les avons ensuite invités à développer des scénarios possibles à partir de nos formulations, inspirées par le projet United Micro Kingdoms de Dunne and Raby.

United Micro Kingdoms s'appuie sur quatre scénarios, qui servent de points d’entrée pour interroger les futurs possibles du transport. Ces scénarios sont fondés sur différentes valeurs politiques et orientations morales qui conduisent à imaginer des systèmes variés, impliquant des choix spécifiques.
Un premier système de valeur repose sur les « digitarians », qui se déplacent dans des voitures automatiques dont les trajectoires sont calculées par des algorithmes chargés d’optimiser les parcours et de prendre les chemins les plus économiques.
Dans le deuxième système, les « bio-liberals » vivent en symbiose avec la nature et voyagent dans des voitures biologiques.
Le troisième système, qui rassemble des « communo-nuclearists » donne lieu à une société très disciplinée, régulée par l’état et qui vise à une décroissance totale. Ils se déplacent dans un train à énergie nucléaire en déplacement permanent.
Le quatrième et dernier système s’appuie sur la science et la technologie pour augmenter les capacités physiques des « anarcho-evolutionnists » qui utilisent de très grands vélos pour pédaler collectivement d’un lieu à un autre.

En suivant Dunne et Raby, nous avons élaborés quatre scénarios, comme points d’entrée pour envisager les futures de la fabrication numérique. Ces pistes ont été soumises aux participants du workshop pour stimuler les discussions dès les premiers moments du projet.
Le premier scénario, appelé « physical spam », se situe dans le contexte d’une politique publique autoritaire, avec des valeurs collectivistes, au sein d’une société qui repose sur une production distribuée dans un contexte où les matières premières sont limitées.
Le second scénario, appelé « friendly users », se place dans le contexte d’une politique publique autoritaire avec des valeurs individualistes, qui valorise la fabrication personnelle comme mode de production, dans un contexte où les matières premières sont limitées.
Le troisième scénario, appelé « grey goo », se situe dans un contexte libertaire et collectiviste, où l’exploration des techniques de fabrication additive n’est pas contrôlée et repose sur une production distribuée qui emploie des matériaux de synthèse.
Le quatrième et dernier scénario, appelé « humanity + », se place dans un contexte politique libertaire, avec des valeurs individualistes, une exploitation dérégulée de la fabrication additive, qui encourage la fabrication personnelle et emploie des matériaux de synthèse.

 

L’échelle temporelle pour ces quatre pistes possibles est limitée à dix ou quinze ans. Il n’y a pas de limites géographiques pour cette exploration : les participants sont libres de se placer à l’échelle locale, régionale, nationale ou internationale. Toute la difficulté de cette semaine de workshop résidait dans l’équilibre fragile à trouver pour concevoir des prototypes diégétiques robustes, nourris par une exploration libre et débridée, mais cadrée par des exigences de cohérence qui excluent les pistes les plus fantaisistes. Après deux journées de discussion, seulement les deux premiers scénarios ont été traitées par les étudiants.

Le groupe qui a investit la piste du premier scénario507 sur les « physical spams » a imaginé la situation suivante :

En 2024, une quantité de régions indépendantistes sont apparues. Il en résulte des revendications régionales. L’accès aux matières premières est limité suite aux années d’exploitation à outrance et au réchauffement climatique. Maker State est une institution publique qui garantit la stabilité économique et l’autonomie de ces nouveaux pays. Maker State est autosuffisant en ressources et les citoyens offrent leur force de travail.

Maker State, tel qu'il est imaginé par ce groupe, est un régime autoritaire à la base d’une économie florissante. Il permet la stabilité de ces nouveaux petits états indépendants et leur garantit leur autonomie. Il s’agit d’un système économique qui favorise la stabilité économique de la nation. Des kilos de plastique, apportés par les citoyens au Maker State Upcycling Center déterminent un nombre d’heures pendant lesquelles chacun peut venir produire lui-même des objets en plastique imprimés en 3D. Cela créé une économie fondée sur le recyclage, sur la production locale et sur une consommation locale. Puisque ce scénario s'appuie sur des valeurs collectivistes, la participation civique est encouragée. Les personnes qui travaillent au Maker State Upcycling Center sont donc des employés du gouvernement, qui sont chargés d'assister les citoyens dans la production de leurs objets. Ces objets sont pour la plupart des produits mal dessinés, proposés dans un étrange catalogue gouvernemental.

Dans le cadre du service civique, les plus jeunes sont encouragés à travailler pour le Maker State, ce qui leur offre la possibilité d’apprendre les techniques de fabrication et d’accéder à des choix de carrières dans ce domaine. Néanmoins, le paradoxe du Maker State se cache dans son fondement même, puisqu'il fonctionne en système clos. Alors qu’il est autonome et indépendant, le Maker State encourage une société qui verse dans la production d’objets inutiles, qui recycle ses propres productions pour en produire davantage. Ceci alimente un système en boucle fermée qui consomme et gâche ses ressources, engageant du temps et de l’énergie. La prolifération d’objets imprimés en 3D produit un environnement de mauvaise qualité, peuplé de gadgets et d’objets inutilisables qui sont recyclés quasi immédiatement. Ce scénario, tel qu’il est raconté par les étudiants, soulève une question centrale : à quel moment les avancements technologiques peuvent-ils dégénérer ?

Le second groupe, qui a travaillé sur les bases du deuxième scénario, a imaginé une société, appelée Uprint, dédiée à l’impression 3D, aux États-Unis. L’explosion de l’autoproduction domestique a nourrit ce récit, qui s'appuie sur des valeurs individualistes. Uprint est une entreprise privée qui propose un service exclusif d’accès à des modèles en trois dimensions, imprimables chez soi, sur les machines proposées par la marque :

Sous couvert de certification des modèles qui sont proposés légalement au téléchargement, l’entreprise déguise des intentions de profits et favorise un enfermement de l’utilisateur dans un cycle de consommation fermé, qui limite toute possibilité d’expérimentation et de création personnelle.

Le discours de cette société se construit sur des valeurs qui prônent la sécurité, la qualité, l’immédiateté de la production comme une alternative aux impressions 3D domestiques « habituelles », pour lesquelles l’irrégularité, le déréglage et l’imprévu sont présentés comme des fléaux. Sur un site très inspiré d’Apple, Uprint propose une série de plans payants à télécharger. Ils sont garantis, brevetés et sécurisés. Le discours sur la simplification technique est la marque de fabrique de Uprint. La valorisation de la sécurité d’utilisation n’est qu’un moyen de justifier leur modèle d’imprimantes et de diaboliser les pratiques qui fleurissent dans les marges du mouvement maker, en stigmatisant le libre partage de fichiers et l’utilisation de machines ouvertes.

Le résultat de ces deux récits, Maker State et Uprint, a pris la forme de deux vidéos. La vidéo qui présente le Maker State emprunte les codes du film de propagande politique pour inciter les jeunes à s’enrôler et dans l’organisation du recyclage et de la production, et engage la population à pratiquer ce type de production. Le slogan, « join the movement, contribute to your economy », conclut le clip. Le second scénario a lui aussi donné naissance à une vidéo510, sous la forme d’un clip publicitaire, qui vante avec ironie les qualités de l’impression 3D domestique : « you can’t match the unique quality of do it yourself fabrication » (« vous ne pouvez pas égaler la qualité unique de la fabrication personnelle »), annonce la voix off, pour accompagner des images de modélisations ratées, d’impressions perforées ou mal finies. « At home, digital fabrication should be hassle-free » (« à la maison, la fabrication devrait être sans problème »), explique la voix, qui présente ensuite les détails du site de téléchargement légal de modèles en 3D.

La seconde partie du clip est un assemblage de vidéos qui montrent ce que l’on imagine être le modèle d’imprimante 3D « hassle-free » proposé par Uprint : « our state-of-the-art machines are user friendly, for friendly users ». Le slogan de Uprint s’impose dans la dernière image : « Uprint, we take care of everything. »

Ce workshop était une première édition, dont les résultats doivent être pris comme des objets anti-conventionnels, selon la définition proposée par Bruce Sterling, c’est-à-dire comme des propositions conçues pour créer du débat et de la discussion, afin de dépasser les conceptions habituelles. L'ensemble des pistes imaginées lors de ce workshop pourra faire l'objet d'une suite, ou d'une nouvelle version. Deux scénarios restent d'ailleurs encore à explorer.